L’Atelier

C. Olivier Bonvin, Artiste-peintre

Les contrastes simultanés et les ombres colorées

Nous avions vu sur le cours de la couleur les effets de réaction ou contrastes simultanés. C'est l'effet que provoque une couleur juxtaposée à une autre. Voir aussi à ce sujet le cours de dessin décrivant ce phénomène.

Voici un extrait d’un article paru dans le magazine “Point de vue”  numéro 28 de mai 1992.  Son auteur nous explique avec brio un autre phénomène directement lié à l’exécution d’une peinture.  On retiendra les éléments suivants:

-La couleur locale reste la dominante, obscurcie par l’ombre. (Exemple de l’ombre portée d’une maison sur du gazon : le gazon reste vert dans l’ombre bien qu’il soit plus foncé.
Cette couleur locale est influencée par:

  • La présence d’une ou deux sources lumineuses de couleur.
  • Les réflexions de couleurs faites par une surface colorée proche.
  • La présence apparente de couleur complémentaire induite.


 

Influences sur la couleur locale

influence sur la couleur locale

Mais lisons cet article par Philippe LANTHONY Ophtalmologiste. Laboratoire de la Vision des Couleurs - Centre Hospitalier National d'ophtalmologie des Quinze-Vingts - Paris.

RÉSUMÉ
Le phénomène des ombres colorées se produit quand un objet est éclairé par deux sources lumineuses de couleurs différentes. II existe alors deux ombres qui sont de couleurs complémentaires entre elles. Le mécanisme de la coloration de ces ombres a été discuté depuis par Léonard de Vinci et la première interprétation purement physique du phénomène (couleur de l'air, réflexion du ciel, a évolué vers une explication plus physiologique.
Les ombres colorées sont essentiellement un phénomène de contraste simultané des couleurs, fait d'abord mis en évidence par le comte Rumford et approfondi par les travaux de Goethe, Chevreul et des grands psycho-physiciens Allemands du XIXe siècle.
L'application du phénomène des ombres colorées à la peinture a été réalisée par les Impressionnistes qui l'employaient pour rendre sur leurs toiles les réalités subtiles de la lumière. Leurs successeurs, les Néo-Impressionnistes, puis Fauve lui donnèrent une autonomie croissante, aboutissant ainsi de façon paradoxale, avec Kandinsky, à la peinture abstraite.
Il est d'expérience courante que les ombres des objets ne sont pas toujours grises ou noires, mais qu'elles sont au contraire souvent teintées et parfois même de couleurs vives. L'exemple le plus connu est celui de la couleur bleue des ombres sur la neige (Fig. 1 ). Plusieurs facteurs concourent à cette couleur des ombres; le plus intéressant est celui que joue l'éclairage lui-même et qui porte le nom de "phénomène des ombres colorées". Nous l'avons choisi pour notre étude.

Léonard de Vinci (11 ) analysait déjà fort exactement les principaux facteurs concourant à la couleur des ombres. Le premier d'entre eux est la couleur locale de la surface ombrée ; si un arbre projette son ombre sur une pelouse, la zone ainsi ombrée semblera toujours verte, mais plus sombre que les zones voisines directement éclairées par le soleil. Un second facteur consiste en la réflexion d'objets colorés de voisinage ; si une personne en habit blanc se place devant un mur de briques rouges, dit à peu près Léonard, la partie de son habit tournée vers le mur paraîtra teintée de rose. Mais le facteur le plus intéressant est le "phénomène des ombres colorées". C'est lui que nous étudierons ici :

  • en décrivant d'abord en quoi il consiste ;
  • en envisageant les diverses explications qu'on en a donné ;
  • en montrant enfin son application dans la peinture et, notamment, dans l'impressionnisme.

1 - LE PHENOMENE DES OMBRES COLOREES
Le phénomène des ombres colorées se produit quand un objet est éclairé par deux sources lumineuses de teintes différentes et d'intensités voisines. Soit, par exemple, une source lumineuse jaune et une source lumineuse blanche éclairant une tige verticale devant un fond neutre (Fig. 2). Dans ces conditions, le fond prend une teinte intermédiaire entre celle des deux sources, par mélange additif des teintes ; en l'espèce, il sera jaune pâle. L'objet éclairé, quant à lui, produit deux ombres en interceptant la lumière de chacune des sources :

  • l'ombre de gauche est produite par la source blanche, mais étant aussi éclairée par la source jaune elle est de teinte jaune ;
  • l'ombre de droite est produite par la source jaune, mais elle est aussi éclairée par la source blanche. On pourrait donc penser qu'elle est incolore et grise ; or, il n'en est rien, l'ombre est franchement bleue, c'est-à-dire d'une teinte qui n'existe absolument pas dans les stimulus utilisés. Quelle est donc la raison de cette coloration inattendue ? La question ayant été beaucoup débattue, nous en donnerons un aperçu historique ; beaucoup de grands noms de l'art et de la science s'en sont occupé et l'évolution des idées en est fort intéressante.
schema ombres colorées
Fig. 2 : Schéma des ombres colorées.
Note du cours: la couleur bleue de cet exemple semble
bleue par effet de réaction. Elle n'est pas réellement
bleue si la source lumineuse de droite est blanche
ombres violettes sur la neige
Fig. 1 : Ombres violettes sur la neige.
(In : Hunt R. W. G..
"The reproduction of colour". Fountain Press, Station Rd., 1975).

EXPLICATIONS HISTORIQUES DU PHÉNOMÈNE DES OMBRES COLORÉES
Les ombres colorées sont aisément perceptibles dans la nature, en particulier au moment du coucher du soleil, quand la lumière solaire n'est plus trop forte comparée à celle qui vient du ciel. Elles ont du, certainement, être observées depuis toujours mais, cependant, on n'en trouve pas mention dans les écrits d'Aristote, de Pline et autres philosophes de l'Antiquité. En fait, il faut arriver à Léonard de Vinci pour en avoir une première description.

A - Léonard de Vinci
Outre les caractéristiques teintées dont nous avons parlé plus haut (ton local, reflets de voisinage), Léonard ne pouvait manquer de remarquer le phénomène des ombres colorées dans la mesure où, justement, son explication échappe aux deux facteurs précédents. Très correctement, Léonard rapporte le phénomène à l'éclairage : "Au soleil couchant, lorsque les nuages se teignent de la couleur de cet astre, les objets blancs semblent rouges dans leurs parties éclairées et prennent la couleur de l'air dans leurs parties ombrées... Les ombres produites sur un mur par la lumière rouge du soleil couchant sont toujours bleues" (11 ). Donc les ombres sont bleues parce que l'air est bleu, comme on le constate aisément dans les lointains et comme Léonard lui-même l'a représenté à maintes reprises dans ses peintures (Fig. 3). Après Léonard, on citera Otto Von Guericke mentionné, à tort, par Priestley et Land comme le découvreur du phénomène dont il ne donne d'ailleurs qu'une brève description (in 13). En réalité, il faut arriver à Buffon pour qu'une étude plus complète du phénomène soit entreprise.

 

Lenoard  de Vinci
Fig. 3 : Léonard de Vinci. "La Vierge, l'enfant Jésus
et Sainte Anne". (Détail - Paris, Musée du Louvre).
Coloration bleue des ombres des montagnes

B - Buffon
Buffon aborde la question des ombres colorées dans le mémoire présenté devant l'Académie des Sciences en 1743 sous le titre heureux de "Couleurs accidentelles". Buffon pensait avoir découvert les ombres colorées et se montre même fort surpris que personne n'en ait parlé avant lui : "Je crois devoir annoncer un fait qui paraîtra peut-être extraordinaire, mais qui n'en est pas moins certain et que je suis fort étonné qu'on n'ait pas observé ; c'est que les ombres des corps qui par leur essence doivent être noires... sont toujours colorées au lever et au coucher du soleil... J'ai fait voir ce phénomène à plusieurs personnes qui ont été aussi surprises que moi... et quiconque voudra se donner la peine de regarder l'ombre de l'un de ses doigts au lever ou au coucher du soleil sur un morceau de papier blanc, verra comme moi cette ombre bleue. Je ne sache pas qu'aucun astronome, qu'aucun physicien, que personne en un mot ait parlé de ce phénomène" (2). Buffon décrit les phénomènes naturels les plus apparents, c'est-à-dire les ombres à l'aurore et au crépuscule ; il réfute pertinemment la théorie de la couleur de l'air qui ne saurait rendre compte des ombres vues à courte distance. II observe aussi que les ombres ne sont pas toujours bleues mais, parfois aussi, indigo ou vertes et il note même dans ce dernier cas que "l'horizon est chargé de beaucoup de vapeurs rouges" (2). II en conclut néanmoins que le phénomène est du à la réflexion de la couleur bleue du ciel, interprétation purement physique qui sera souvent répétée après lui au XIXe siècle et même parfois de nos jours. La notoriété scientifique de Buffon met le sujet à l'ordre du jour. Les recherches sur les ombres colorées se multiplient alors dans la seconde moitié du XVllle siècle. Le plus notable de ces travaux est un mémoire de plus de deux cents pages, signé H.F.T. (Jean-Henri Hassenfratz - in 13), qui analyse minutieusement les conditions visuelles du phénomène, mais sans pour autant arriver à en donner une explication positive. Divers auteurs (Aepinus, Mongez, Mazeas - in 13) s'interrogent cependant sur la validité de l'explication usuelle (la couleur bleue du ciel), en remarquant que l'ombre bleue peut exister sans elle, par exemple par temps couvert ou au clair de lune, ou encore en. soulignant que les ombres ne sont pas toujours bleues. Mais les travaux les plus intéressants sont ceux qui s'orientent vers une explication physiologique, voire psychologique. Ainsi Jurin (in 16) pense que l'ombre colorée est une image consécutive ; de Godart (1776) est fort proche de la vérité en mettant en cause le contraste avec la couleur du fond sur laquelle se fait l'ombre : "Le soleil, écrit-il, colore la muraille blanche à l'opposite et la couleur de celle-ci se communiquant à la rétine, le blanc de la portion ombrée excite alors la couleur (complémentaire). C'est-à-dire que l'ombre est verte si la muraille est rouge et bleue si elle est teinte en jaune" (in 13). Le fameux mathématicien Monge, inventeur de la géométrie descriptive et fondateur de l'école Polytechnique, soupçonne que les ombres colorées pourraient n'être qu'une illusion visuelle. Mais c'est à Rumford qu'allait revenir le mérite d'énoncer clairement la bonne réponse.

C - Rumford
Benjamin Thompson, Comte Rumford, était fort célèbre de son temps. Bien qu'ayant fini sa vie en France, il y est sans doute un peu méconnu aujourd'hui. La preuve de cette méconnaissance se trouve dans les dictionnaires de culture générale où il est intitulé "physicien Américain". Or, il s'agit d'une erreur manifeste car Benjamin Thompson est né dans le Massachusetts en 1753, donc avant l'indépendance américaine. Au moment de la guerre d'indépendance il se rangea du côté Anglais et quitta l'Amérique pour l'Europe. II doit par conséquent être considéré comme né Anglais et savant Anglais.
Benjamin Thompson était un personnage hors du commun et son existence fut en fait internationale. En 1784, savant déjà réputé, il devint le bras droit du Grand Electeur de Bavière et ce fut lui qui régna pratiquement sur celle-ci pendant quinze ans. Son esprit scientifique, ingénieux et éminemment pratique, lui suggéra de multiples réformes et inventions qui portent encore son nom. Et c'est aussi à lui qu'est due la création du jardin de Munich, justement baptisé "Jardin Anglais". Le Grand Electeur le récompensa en le nommant comte et c'est alors qu'il prit le titre de Rumford, du nom de la petite ville du New Hampshire où il avait enseigné dans sa jeunesse. En 1799 il regagna Londres, pourvu du titre de ministre plénipotentiaire de Bavière. Le gouvernement anglais - on le comprend - vit cela d'un assez mauvais oeil et refusa de le reconnaître. Sans doute assez dépité (il n'était pas de caractère facile), Rumford se retira alors en France et, en 1805 (l'année de Trafalgar !), épousa une Française. Mais ce n'était pas n'importe laquelle puisqu'il s'agissait de Marie-Anne Paultze, la veuve de Lavoisier. II finit sa vie à Auteuil où il mourut et fut enterré en 1814.
Rumford fut un savant éminent et divers. Pour notre propos, nous retiendrons d'abord qu'il eut l'idée d'un photomètre à ombres pour comparer l'intensité de deux lumières et il paraît fort possible que c'est en observant précisément la différence gênante de teintes entre les deux ombres qu'il fut amené à s'intéresser à ces ombres elles-mêmes. Rumford étudia le phénomène au moyen de filtres colorés ; il nota justement que les couleurs des deux ombres sont toujours complémentaires entre elles. Enfin et surtout, il fit observer que la couleur de l'ombre disparaît en l'absence de contexte, si on la regarde isolément à travers un tuyau étroit (tube de Rumford). II en arriva ainsi à la conclusion capitale que les ombres colorées ne sont pas dues à une cause physique, mais de nature subjective par contraste avec l'environnement (1794) - (19). C'est en ce sens que les ombres colorées seront interprétées dans les importants travaux scientifiques qui vont suivre.
D - Goethe
II n'est que juste de mentionner ici les travaux de Goethe, contemporains de ceux de Rumford, mais qui ne furent publiés qu'en 1810 dans son "Traité des couleurs" (5). Celui-ci renferme une très suggestive description d'une randonnée dans le Herz en 1777, au cours de laquelle Goethe observa les ombres colorées dans les montagnes au crépuscule et leurs couleurs changeantes avec les modifications de l'éclairage solaire. Le traité contient aussi une aquarelle de la main de l'auteur, figurant la manière de produire le phénomène au moyen d'une bougie (Fig. 4). Bien entendu, pour Goethe les ombres colorées sont de nature perceptive ; ce sont des "couleurs physiologiques" selon sa judicieuse terminologie. II est aussi question des ombres colorées à plusieurs reprises dans les fameuses "Conversations" avec Eckermann (6), celui-ci racontant avec un embarras un peu comique son désaccord avec Goethe à ce sujet. Eckermann tenait pour la classique théorie de la couleur du ciel pour rendre compte des ombres bleues sur la neige... ce qui mit Goethe de fort méchante humeur. II est intéressant de noter que les deux hommes finirent par se mettre d'accord en admettant que deux mécanismes (la couleur du ciel et le contraste) se combinent pour donner la teinte de l'ombre, ce qui est, très exactement, la bonne explication.

aquarelle de Goethe
Fig. 4 : Aquarelle de Goethe.
(In : 5). Dessin coloré représentant les
ombres colorées obtenues par combinaison
de la lumière du jour (ombre bleue de
gauche) et de la lumière d'une bougie
(ombre rouge-orangée de droite)

E - Chevreul et le XIXe siècle
Le savant dont le nom est le plus intimement lié à l'étude scientifique des contrastes, Chevreul, ne pouvait manquer de s'intéresser aux ombres colorées. Dans son monumental ouvrage "De la loi du contraste simultané des couleurs" (1839), il revient sur le sujet à plusieurs reprises. II rend d'abord hommage à Rumford, puis il réfute nettement la théorie tenace de la réflexion du ciel bleu : "Cette coloration (des ombres), dit-il, n'est point due à la couleur du ciel comme tant de personnes l'ont cru, car si les corps, au lieu d'être frappés par la lumière orangée du soleil à l'horizon, l'étaient par de la lumière rouge, verte, jaune, violette, les ombres paraîtraient vertes, rouges, violettes, jaunes", autrement dit complémentaires des lumières respectives (3). Chevreul parle encore des ombres colorées à propos de l'éclairage des statues par deux lumières et aussi à propos des chapeaux des dames dans un amusant paragraphe. On peut dire que l'autorité de Chevreul incorpore de façon indiscutable le phénomène des ombres colorées dans le concept plus global de contraste simultané des couleurs, dont elles constituent d'ailleurs un des exemples les plus démonstratifs.
En même temps que Chevreul, les grands psycho-physiciens Allemands du XIXe siècle, Fechner, Brücke, Helmholtz, Hering, étudient minutieusement le phénomène de manière expérimentale. Helmholtz (7) considérait même que les ombres colorées réalisent les conditions quasi idéales pour l'étude des contrastes colorés : les surfaces de couleur sont exactement contiguës ; les luminosités sont proches ; la seule variable est la tonalité, c'est-à-dire très précisément ce qu'on se propose d'étudier. Par ailleurs, Stilling (18) applique à la pathologie leur étude, retrouvant au moyen des ombres colorées les mêmes confusions - qui caractérisent les dichromates - qu'avec les tests usuels. Toutes ces recherches sont résumées dans une remarquable revue historique par Plateau (13) en 1878 et, bien que parfois discordantes, elles aboutissent à une explication d'ensemble que nous résumerons à présent.


F - Explication d'ensemble des ombres colorées
On peut résumer comme suit les caractéristiques des ombres colorées :
1 - le phénomène des ombres colorées se produit quand un objet est éclairé par deux sources lumineuses de teintes différentes et d'intensités voisines ; 2 - les teintes des deux ombres sont toujours complémentaires entre elles ;
3 - la nature des ombres colorées est double, physique et physiologique, la teinte de l'ombre résultant d'un mélange entre : d'une part la teinte de la source qui l'éclaire (facteur physique),
d'autre part la teinte complémentaire de celle du fond, qui est induite par contraste (facteur physiologique).

explication globale des ombres colorées
Fig. 5: Explication globale des ombres colorées.
Les deux sources de lumière S1 rouge et S2
jaune se combinent pour donner la couleur
orange du fond. Celui-ci induit sa
complémentaire bleue dans les deux ombres.
Par suite : I'ombre P 1 éclairée en rouge est
donc pourpre (rouge + bleu) et I'ombre P2
éclairée en jaune est donc verte Jaune + bleu).


Par exemple, soit deux sources S1 rouge et S2 jaune (Fig. 5). Le fond prendra la couleur du mélange des sources, c'est-à-dire en ce cas orange (plus ou moins dénaturé) ; ce fond induit par contraste dans chaque ombre sa complémentaire, c'est-à-dire du bleu ; en conséquence:
l'ombre P1 éclairée par la source rouge S1 sera pourpre (rouge + bleu),

l'ombre P2 éclairée par la source jaune S2 sera verte Jaune + bleu),
tout ceci étant facilement expérimentable au moyen de deux projecteurs de diapositives et de filtres appropriés.
A la fin XIXe siècle, le problème des ombres colorées semblait donc pratiquement résolu et le dossier clos. Les travaux se font très rares au XXe siècle, hormis une remarquable étude quantitative de Self, élève de Helson (16). Or c'est justement au moment où l'intérêt scientifique pour les ombres colorées diminue que celles-ci vont passionner le monde de la peinture avec la naissance de l'Impressionnisme et la célèbre exposition de 1874.

III - LES OMBRES COLOREES ET LA PEINTURE
A-Avant l'apparition de l'Impressionnisme
II existait déjà des couleurs dans les ombres de la peinture. L usage du violet était d'ailleurs préconisé au XVe siècle et il suffit de regarderTitien ou Véronèse pour voir que leurs ombres ne sont pas forcément grises, teintes qui étaient celles dont parle Léonard. De même, Delacroix parle souvent dans ses écrits des contrastes et du rôle de la lumière, mais on ne voit guère encore chez lui d'exemples d'ombres colorées. II n'est pas moins frappant de constater qu'elles sont absentes des oeuvres de ce magicien de la lumière que fut Turner. Enfin, même chez ces prédécesseurs immédiats de l'Impressionnisme que furent Boudin et Jongkind, il n'y a que quelques essais encore timides pour éclaircir les ombres. Le mérite d'utiliser des couleurs franches, claires, saturées, complémentaires dans les ombres pour rendre les jeux infiniment variés de la lumière, revient donc véritablement aux Impressionnistes, à Manet, à Monet, à Pissarro, à Renoir et à Sisley. Et, d'ailleurs, auraient-ils autant choqué le public et les critiques si ceux-ci avaient été préparés par les peintures des artistes antérieurs ? Aussi ne furent-ils pas ménagés. Voici comment Duret décrit la situation : "L'hiver est venu, l'impressionniste peint de la neige. II voit qu'au soleil les ombres portées sur la neige sont bleues, il peint sans hésiter des ombres bleues. Alors le public rit... (Fig. 6). "Certains terrains des campagnes revêtent des apparences lilas, l'impressionniste peint des paysages lilas. Alors le public commence à s'indigner" (Fig. 7). "Par le soleil d'été, au reflet du feuillage vert, la peau et les vêtements prennent une teinte violette, l'impressionniste peint des personnages sous bois violets. Alors le public se déchaîne absolument, les critiques montrent le poing, traitent le peintre de "communard" et de scélérat" (in 15 Fig. 8).

Monet: La Pie
Fig. 6 : Monet "La pie".
Paris, Musée d'Orsay. Ombres bleues sur la neige.

Devant cette peinture, on parle de "violettomanie" (14) ou, comme Huysmans, d'une "indigomanie" (8). Les critiques ne semblant pas voir nettement, en général, que ces teintes concernent essentiellement les ombres, cherchent la raison de ces couleurs étranges. Chose intéressante, c'est vers la physiopathologie de l'oeil et de la vision qu'on se tourne pour trouver une explication. En 1878, Paul Bert (physiologiste, élève de Claude Bernard mais resté plus connu comme politicien) déclarait déjà : "II est des peintres qui font prédominer dans leurs tableaux non sans exagération certaines couleurs : pour l'un c'est le jaune, pour l'autre le violet... On a été entraîné à penser qu'il s'agissait là des conséquences d'une modification physique dans les appareils sensoriels de la vue" (in 20). Le réputé critique Mantz déclare : "Ils voient mal les couleurs et les ombres... On est tenté de croire à un trouble physique de l'oeil, à des singularités de la vision qui feraient la joie des docteurs en ophtalmologie" (in 12). Un autre déclare solennellement : "Je crois en mon âme et conscience que les disciples de M. Manet sont affligés de daltonisme" (in 12). Huysmans, pour sa part, penche pour une dyschromatopsie acquise : "Leurs rétines étaient malades ; les cas constatés par l'oculiste Galezowski... étaient bien les leurs, à coup sûr car le vert a presque disparu de leurs palettes, tandis que le bleu, qui persiste en dernier lieu dans ce désarroi de la vue, domine tout, noie tout dans leurs toiles" (8). Mais, grâce au ciel, on peut guérir d'une maladie et ce sera le cas pour Caillebotte que Huysmans félicitera plus tard : "L'indigomanie" semble avoir définitivement échoué sur M. Caillebotte... après en avoir été cruellement atteint, cet artiste s'est guéri" (8 Fig. 9).

Monet Meules de foin à midi
Fig. 7 : Monet. "Meules de foin à midi".
(Australian National Gallery, Canberra). Ombres indigo.

Il est également intéressant de noter que la même argumentation pathologique sera reprise en sens inverse par l'ophtalmologiste Angelucci (1 ). Etudiant les tableaux réalisés par des sujets daltoniens avérés, il indique parmi les signes caractéristiques de l'anomalie "l'abus de la couleur violette dans les ombres" chez les trichromates anormaux. C'est d'ailleurs tout à fait exact quand on regarde certains tableaux peints par des daltoniens, mais notre ciel accoutumé aujourd'hui n'en est pas particulièrement choqué ! (Fig. 10).

 

B - Pendant et après l'Impressionnisme
Les ombres colorées furent aussi utilisées par les Néo-Impressionnistes (les disciples de Seurat). Ceux-ci, on le sait, prétendaient donner une assise scientifique à leur peinture, et ce bien plus que Monet ou Renoir, peintres plus instinctifs (10). Ils se réclamaient à la fois des principes de Ruskin et des travaux de Chevreul, de Helmholtz et de Rood, comme on le constate clairement dans le livre manifeste de Signac (17). Les ombres colorées sont donc abondantes dans leurs oeuvres, accommodées, bien entendu, à leur technique divisionniste spécifique (Fig. 11 ).

Monet, Femmes au jardin
Fig. 8 : Monet "Femmes au jardin". (Paris, Musée d'Orsay). Ombres
violettes sur la peau et les robes.


C - Au-delà de l'Impressionnisme

Mais ce qui est le plus frappant encore, c'est que l'emploi des ombres colorées va se continuer au-delà de l'Impressionnisme. D'abord dans le Fauvisme qui les utilise de façon agressive et déjà un peu arbitraire (Fig. 12). Ensuite on les trouve chez Kandinsky où elles semblent acquérir une autonomie en tant que taches colorées (Fig. 13). Kandinsky se réfère d'ailleurs explicitement aux "Meules" de Monet (9), de telle sorte que les ombres colorées, employées d'abord comme une revendication d'une exacte réalité visuelle, finissent par mener paradoxalement à l'abstraction. Mais ce n'est pas sans logique, comme l'explique lucidement Kandinsky lui-même, car l'ombre colorée nie la réalité de la couleur propre de l'objet ; et de là à nier l'objet lui-même, il n'y avait évidemment qu'un pas.

Caillebotte
Fig. 9 : Caillebotte. "Les dahlias". (Coll. part.). Ombres violettes : rechute d'indigomanie !

 

D- La reconnaissance des ombres colorées
Par ailleurs, les ombres colorées appartiennent définitivement à la grammaire de la peinture figurative. Un paysagiste contemporain les utilisera comme allant de soi. Témoin ce tableau dont les ombres violettes sur le chemin sont le sujet principal. Ce n'est peut-être pas un chef-d'oeuvre de l'art et son auteur n'est pas un peintre illustre, mais il a d'autres titres de gloire... II s'appelle Winston Churchill et a aussi écrit un délicieux petit livre sur la peinture (4 Fig. 14).
IV - CONCLUSION
Le phénomène des ombres colorées a eu cette singulière fortune de passionner à la fois savants et artistes et il est sans doute significatif que le premier à s'y intéresser ait été justement les deux ensemble. Ceci tient assurément au fait que les ombres colorées séduisent l'oeil tout en intriguant l'esprit sur leur déterminisme exact. Et, comme il arrive souvent dans les sciences, leur explication fait en fin de compte la synthèse d'éléments qui semblaient d'abord contradictoires. Le phénomène n'est pas seulement de nature physique comme on le croyait d'abord. II tient aussi à la physiologie et à ce que l'on appelle encore - sans réaliser qu'elles sont le fondement habituel de nos perceptions - les illusions visuelles.

peinture d'un daltonien
Fig. 10: Peinture d'un daltonien. Sujet deutéranormal. Ombres violacées.

 

Signac, le Petit-déjeuner
Fig. 11 : Signac. "Le petit déjeuner". (Otterld. Musée Krollerv Müller). Ombres des objets sur la table. Remarquer en particulier l’ombre double de la carafe.
Derain, la Seine à Chatou
Fig. 12 : Derain. "La Seine à Chatou". (Kimbell, Art Museum). Ombres bleues des maisons, saturées et agressives.


 

Kandinsky Cimetière et presbytère
Fig. 13 : Kandinsky. "Cimetière et presbytère à Kochel". (Munich, Stadtliche Galerie). Ombres bleues intenses et arbitraires.

 

Chrchill Eglise près du lac de Come
ig. 14 : Churchill. "Eglise près du lac de Côme". (Coll. part.). Agréables ombres violettes d'un peintre du dimanche.

F

 

Art et Covid

Art et Covid

Claude Monet, Les Nymphéas
Claude Monet, Les Nymphéas

Depuis l'époque où les impressionnistes ont mis le doigt sur une vérité fondamentale de l'univers, réduisant l'apparente immobilité de la matière en une suite de petites touches virevoltantes dans l'espace, les artistes ont toujours eu ce sixième sens devançant la science.